
Le dernier différend entre l'Europe et la Bulgarie est révélateur. Non pas parce qu'il concerne une crise budgétaire dramatique – ce n'est pas le cas –, ni parce que la Bulgarie se serait soudainement mise à dépenser sans compter. Au regard des normes européennes, une telle accusation serait difficile à étayer. La controverse trouve son origine dans deux événements qui semblent sans rapport les uns avec les autres.
Tout d'abord, le déficit budgétaire de la Bulgarie devrait dépasser le fameux plafond de 3% fixé par l'Union européenne, pour atteindre environ 3,5% du PIB. Cela pourrait déclencher une procédure pour déficit excessif de la part de Bruxelles. D'autre part, de nouvelles critiques ont été formulées à l'encontre de l'impôt forfaitaire sur le revenu en Bulgarie (10%), un système que certains décideurs politiques européens jugent insuffisamment progressif et, par conséquent, socialement injuste.
Prise isolément, aucune de ces deux questions ne susciterait beaucoup d'intérêt. Pris dans leur ensemble, ces éléments mettent en évidence une tension plus profonde entre deux visions concurrentes de la gouvernance économique en Europe.
On privilégie la discipline budgétaire, la simplicité et la compétitivité. L'autre met l'accent sur la redistribution, l'harmonisation et l'équité sociale.
La Bulgarie se retrouve de plus en plus souvent du mauvais côté de ce clivage philosophique.
Une cible insolite pour les leçons d'économie budgétaire
Cette situation comporte une certaine ironie.
La Bulgarie est loin d'être le maillon faible de l'Europe en matière budgétaire.
Pendant la majeure partie des deux dernières décennies, le pays a maintenu un niveau d'endettement public inférieur à celui de la plupart des économies d'Europe occidentale. Les finances publiques ont généralement été gérées de manière prudente, notamment par rapport à des pays comme la France, l'Italie, la Belgique ou l'Espagne.
La France offre sans doute l'exemple le plus frappant.
Le déficit public du pays a souvent dépassé le seuil de Maastricht depuis le début des années 2000 et reste actuellement bien au-dessus de l'objectif de 3%.
Pourtant, c'est la Bulgarie, dont le déficit prévu ne dépasse que légèrement la limite, qui fait désormais l'objet de nouvelles pressions de la part des institutions européennes.
Les règles sont les règles, bien sûr.
Mais l'aspect visuel a son importance.
Alors que certains pays enfreignent depuis des décennies leurs objectifs budgétaires tandis que d'autres sont critiqués pour des écarts relativement mineurs, des questions se posent inévitablement quant à la cohérence de ces mesures.
Le système fiscal que Bruxelles n'a jamais su apprécier
Le deuxième débat est encore plus intéressant.
L'impôt à taux unique bulgare constitue depuis longtemps une sorte d'anomalie au sein de l'Union européenne.
Mis en place en 2008, ce système applique un taux d'imposition uniforme de 10% sur le revenu des particuliers, quel que soit le niveau de revenu.
Pour les supporters, l'attrait est évident.
Le système est simple.
C'est transparent.
C'est facile à administrer.
Cela offre relativement peu de possibilités d'optimisation fiscale.
Mais surtout, cela envoie un message clair : les efforts supplémentaires, les investissements et l'esprit d'entreprise ne seront pas pénalisés par des taux d'imposition marginaux de plus en plus élevés.
Les détracteurs ont une vision très différente de ce même système.
Ils soutiennent que la fiscalité ne doit pas seulement servir à financer les services publics, mais aussi à redistribuer les richesses. Selon cette logique, les personnes aux revenus les plus élevés devraient contribuer proportionnellement davantage que celles aux revenus les plus modestes.
Ce débat ne porte pas vraiment sur les taux d'imposition.
Il s'agit de définitions contradictoires de la notion d'équité.
La vertu oubliée de la simplicité
Les systèmes fiscaux modernes sont rarement loués pour leur simplicité.
Dans une grande partie de l'Europe occidentale, la fiscalité s'est transformée en un réseau extrêmement complexe de tranches d'imposition, de déductions, d'exonérations, de crédits d'impôt et de régimes spéciaux.
Chaque nouvel objectif donne lieu à une nouvelle règle.
Chaque nouvelle exception ajoute une couche administrative supplémentaire.
Il en résulte un système dont la maîtrise s'avère souvent difficile, même pour les spécialistes.
La Bulgarie a largement échappé à cette évolution.
Son code fiscal reste relativement simple.
Cette simplicité a une valeur économique.
Les coûts liés à la mise en conformité sont moins élevés.
Les charges administratives sont allégées.
Les contribuables comprennent les règles.
Les ressources publiques peuvent être affectées à d'autres fins.
Ces avantages sont rarement mis en avant, car ils sont difficiles à quantifier sur le plan politique.
Et pourtant, elles ont leur importance.
Les mesures incitatives restent importantes
L'argument économique au sens large est encore plus controversé.
La fiscalité progressive part du principe que la redistribution justifie une certaine perte d'efficacité économique.
L'impôt à taux unique repose sur l'hypothèse selon laquelle le maintien des incitations au travail, à l'investissement et à l'esprit d'entreprise génère des avantages à long terme qui pourraient, à terme, l'emporter sur les gains découlant d'une redistribution plus importante.
Les économistes sensés ne s'accordent pas sur la question de savoir où se situe l'équilibre optimal.
Ce qu'il est difficile de contester, c'est que les incitations influencent les comportements.
Les gens réagissent aux récompenses.
Les entrepreneurs saisissent les opportunités qui se présentent.
Les investisseurs réagissent aux rendements.
Les pays se disputent ces trois éléments.
Cette réalité permet d'expliquer pourquoi de nombreuses économies d'Europe centrale et orientale ont adopté, après la chute du communisme, des systèmes fiscaux simples et peu contraignants.
Leur objectif n'était pas la pureté idéologique.
Il s'agissait d'un rattrapage économique.
Une question européenne, et pas seulement bulgare
Le problème de fond dépasse largement les frontières de la Bulgarie.
Partout en Europe, les gouvernements sont confrontés à une situation complexe caractérisée par un ralentissement de la croissance, le vieillissement de la population, l'augmentation de la dette publique et des demandes croissantes en matière de services publics.
La réponse traditionnelle a souvent consisté à augmenter les impôts, à mettre en place de nouvelles réglementations et à renforcer les mécanismes de redistribution.
Pourtant, bon nombre des entreprises, des entrepreneurs et des professionnels qualifiés les plus dynamiques du continent sont de plus en plus mobiles.
Ils peuvent comparer les différentes juridictions.
Ils peuvent déménager.
Ils peuvent choisir où investir.
Dans ce contexte, la compétitivité fait partie intégrante de la politique budgétaire.
C'est précisément pour cette raison que le modèle fiscal bulgare suscite à la fois l'admiration et la critique.
Cela remet en question des idées reçues que de nombreux décideurs politiques d'Europe occidentale tiennent pour acquises.
La vraie question
Cela ne veut pas dire pour autant que le système bulgare soit parfait.
Aucun modèle fiscal ne l'est.
Cela ne signifie pas non plus que la fiscalité progressive soit intrinsèquement mauvaise.
Mais le débat devrait s'appuyer sur des faits plutôt que sur l'idéologie.
Depuis près de deux décennies, la Bulgarie dispose de l'un des systèmes fiscaux les plus simples d'Europe, d'un niveau d'endettement public parmi les plus bas de l'Union européenne et d'une réputation de rigueur budgétaire que de nombreux pays plus riches auraient du mal à égaler.
Ces faits méritent d'être pris en considération.
Alors que Bruxelles débat de l'orientation budgétaire future de la Bulgarie, la question la plus intéressante n'est peut-être pas de savoir si la Bulgarie devrait se rapprocher davantage de l'Europe occidentale.
La question est peut-être de savoir si certaines régions d'Europe occidentale ne devraient pas ressembler un peu plus à la Bulgarie.
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